Benjamin Leclerc, alias Madben, DJ et producteur français, mais aussi digne héritier de Laurent Garnier, ne semble pas s’être arrêté depuis ses débuts en djing dans les années 2000. Soutenu par plusieurs artistes reconnus, entre autres Dave Clarke, Carl Craig, John Digweed ou Ben Sims, c’est surtout Astropolis qui le révèle en 2012. À quelques jours d’un nouveau tournant dans sa carrière, Benjamin a accepté de répondre à quelques questions.

Revenons d’abord sur ton parcours, comment la musique est-elle venue à toi et quand as-tu décidé d’en faire plus qu’un hobby? 

Alors là il faut remonter à mes années étudiantes, voir même un peu plus loin! J’habitais à l’époque dans le nord de la France, et j’ai découvert des artistes comme Jeff Mills, Dave Clarke ou encore Laurent Garnier dans des clubs et des soirées organisées dans des warehouse en Belgique. J’ai pris une énorme claque! A l’époque j’écoutais beaucoup plus de rock et de métal, j’étais un peu sceptique quant à l’engouement de mes potes envers la musique techno. Puis un soir je les ai accompagné dans une de ces soirées… et là j’ai vu la lumière 🙂 Je n’avais plus qu’une idée en tête, mettre de l’argent de côté pour réussir à m’acheter une paire de technics mk2 et y poser les premiers vinyls que je commençais à acheter.

Ensuite il s’est passé pas mal d’années, j’ai d’abord organisé des soirées à Lille avec une association que nous avions monté avec plusieurs potes… puis arriva la fin de mes études, mon premier job en CDI… j’ai alors complètement décroché de ce milieu puisque je me suis retrouvé dans le centre de la France où il ne se passait absolument rien pour ce genre musical. C’est à ce moment là, en 2007/2008, que j’ai décidé d’investir dans un bon ordinateur, une bonne carte son, une paire d’enceinte de monitoring et un clavier midi pour bidouiller mes premiers arrangements, et tenter d’écrire mes premiers morceaux.

Quelques années plus tard, j’ai décidé d’envoyer mes premières démos à des labels et des artistes qui comptaient pour moi, les choses se sont accélérées… j’ai commencé à signer quelques disques, à recevoir des soutiens d’artistes de taille qui m’ont permis d’avancer et de me poser la question suivante : est-ce que je n’ai finalement pas envie de tout plaquer pour vivre de ma passion? J’avais un job plutôt confortable dans une enseigne liée à la culture, un rythme de vie que beaucoup n’auraient pas eu envie de lâcher… mais je n’avais qu’une idée en tête : ne pas avoir de regret plus tard! Donc je suis allé voir mon boss à l’époque, et je lui ai dit que je voulais partir pour me lancer à plein temps dans la musique.

Cinq années plus tard, je ne regrette absolument pas mon choix!

Tu cites parfois comme inspiration Jeff Mills, dirais-tu que la techno de Detroit t’a largement influencé ? Quels sont les autres artistes / courants qui, selon toi, on fait évoluer ta musique ? 

Jeff Mills est l’artiste qui m’a donné envie d’acheter mes premiers disques, je suis devenu fou quand je l’ai découvert et que je l’ai entendu les premières fois à la fin des années 90! Il a clairement apporté une énorme pierre à l’édifice de la musique techno. D’autres artistes de Detroit comme Derrick May, Kenny Larkin ou encore Aux 88 ont également été des artistes fondamentaux, avec leurs styles respectifs, et ont construit la techno que l’on entends encore aujourd’hui.

En fait, cette musique s’est véritablement nourrie d’un tas d’influences, on parle souvent de Detroit et de Chicago, mais en Europe nous ne sommes pas en reste… l’Angleterre a apporté tout une vibe très « mental » techno et souvent complètement barrée, l’Allemagne une touche plus sombre et plus « linéaire » à mon sens, la France une touche plus house & techno filtrée… bref, c’est quasiment impossible de te résumer les différents courants qui ont construit cette musique tellement ils sont variés! C’est d’ailleurs pour moi l’un des principaux intérêts de ce mouvement musical : il n’y a pas de frontières, mais juste des styles qui se sont développés dans différents pays et qui bien souvent ont fini par se mélanger et s’influencer les uns sur les autres.

Tu t’es rapidement fait une place dans le domaine de la musique électronique, supporté par une des figures emblématiques de la techno française : Laurent Garnier. Comment s’est passé votre première rencontre/premier échange ? Comment cela a-t-il évolué à travers les années ? Aucune collaboration en vue ? 

Notre « web » rencontre remonte à l’époque où j’habitais dans le centre de la France. Après deux années à bosser mon temps libre en MAO, j’avais terminé d’écrire mes 2/3 premiers morceaux dont je n’étais pas trop mécontent. Sur les conseils d’un ami, je me suis décidé à les envoyer dans la messagerie Soundcloud de Laurent. Quelques jours plus tard, surprise… j’avais une réponse! Il me disait qu’il « kiffait grave » ce que je lui avais envoyé… et me demandait si il pouvait les jouer dans son émission radio (It is what it is) sur le Mouv’. J’étais comme un dingue!

Par la suite, j’ai été voir Laurent au Rex lorsqu’il tournait avec son projet LBS, c’est à cette occasion que j’ai pu le rencontrer en dehors d’internet. Et je n’en menais pas large!

Au fil des années, des soirées passées ensembles et des échanges par email ou par téléphone, nous sommes devenus de plus en plus amis. Nous nous envoyons fréquemment en avant première nos morceaux pour les tester l’un et l’autre… et ensuite se faire des retours sur la réaction du public, entre autre.

Astropolis semble aussi avoir collaboré à ta montée en puissance, quelle est ta relation avec le collectif et label Astropolis ? 

Oui bien sûr! En parallèle aux soutiens d’artistes comme Laurent Garnier ou Dave Clarke, et à l’époque de mes tous premiers morceaux j’ai reçu un email d’un certain Gildas d’Astropolis. C’était il y a un peu plus de six ans, je m’en souviens encore parfaitement. A cette occasion, Gildas m’invitait à jouer sur un off du festival d’été, que l’on appelle « Beau rivage ». C’était ma première date en Bretagne… et ça a été le début d’une véritable histoire avec toute l’équipe du festival et avec cette région. Par la suite, je n’ai jamais raté une seule édition, c’est un peu ma grande messe annuelle. Gildas m’a d’ailleurs bien souvent offerts des moments mémorables derrière les platines sur différentes scènes du festival ou derrière mes machines pour mes premiers live… je lui dois beaucoup aujourd’hui!

Par la suite, j’ai eu la chance d’ouvrir le label du festival, Astropolis records mais aussi d’y signer plusieurs autres titres et remixes ces dernières années. Je fais également parti du roster de l’agence Astropolis booking avec d’autres artistes qui sont devenus des potes très rapidement : Manu le malin, Electric Rescue, Maximes Dangles, Oniris, Kmyle…

Tu l’auras compris, c’est une véritable histoire de famille avec Astropolis!

D’autre part, tu développes de nouveaux projets. Ta collaboration artistique avec Yann Lean date de 2014, avec une première track « Neighbours » sortie sur Bedrock Records. Depuis le projet Trunkline a vu le jour, comment vous êtes vous associé ?

Ça c’est fait très naturellement! Pour la petite anecdote, Yannick et moi avons d’abord travaillé ensemble sur la partie « technique » du mixage de mes morceaux avant que nous nous mettions à écrire des morceaux. On a d’abord bossé la technique à distance lorsque j’habitais dans le centre de la France, puis j’ai été amené à déménager à Boulogne Billancourt. Par le plus grand des hasards, nous sommes devenus voisins… à l’époque j’avais un home studio dans lequel je passais la plupart de mon temps la semaine. Yannick est venu chez moi, on a bu quelques bières, trituré quelques machines et le morceau Neighbours est né, ainsi que quelques autres sous le pseudo Madben & Yann.

Ensuite on a pas mal réfléchi, et on a voulu monter un projet commun avec une identité à part entière, totalement désolidarisé de mon projet solo et du sien. D’un point de vue artistique on voulait également s’orienter vers une techno plus raw, plus rought, à l’image de celle qui nous faisait vibrer à nos débuts sur les dancefloors… mais avec un sound design plus actuel. Trunkline a alors vu le jour! L’idée était aussi de pouvoir aller jouer sur scène avec ce projet, en dj set à quatre mains mais aussi en live, full machines.

Certains artistes collaborent ou créent des alias, les faisant vivre quelques années puis y mettant un terme comme par exemple Dixon, Âme, et Henrik Schwarz avec leur projet « A cortical mass » en 2009. Aujourd’hui penses-tu que votre projet Trunkline a encore beaucoup d’histoires à raconter ? Souhaiterais-tu collaborer avec d’autres artistes (si oui, qui?) ou créer un alias ? 

Avec Trunkline, nous n’en sommes qu’aux prémisses. Je pense que nous avons exploité à peine 10% de ce que nous allons pouvoir proposer par la suite. L’avantage de notre live par exemple, c’est qu’il repose principalement sur des phases d’improvisation sur scène. On ne joue jamais le même! Et de ce fait nous ne sommes pas enfermés dans une routine, nous pouvons nous adapter aux scènes sur lesquelles nous jouons, mais surtout il se passe un truc quand on est en train de jouer en live… on est obligé de s’écouter l’un et l’autre, de se regarder, de communiquer… un peu à l’image d’un groupe « classique » qui jouerait en free style et qui sortirait de sa partition.

On a de très jolis trucs en terme de sorties qui arrivent avec Trunkline, je ne peux pas encore t’en parler pour le moment… mais on a notamment un remix qui va sortir au mois de Décembre et qui risque de faire parler de lui. On s’est aussi fait approcher par un artiste connu dans le milieu techno depuis plus de vingts ans , qui nous a proposé de produire notre projet Trunkline. Nous avons bien sûr accepté, et tout ceci va déboucher sur une sortie très spéciale début 2018. La quatrième release de notre propre label (Trunkline) arrive au mois de décembre, d’ailleurs Laurent Garnier l’a déjà joué dans sa dernière Boiler room! Bref, ça va beaucoup bouger dans les semaines à venir!

Si j’en reviens à mon projet solo Madben, et à ta question relative aux collaborations, j’ai eu la chance de remixer par mal d’artistes divers et variés ces derniers temps! Je pense notamment à Mansfield Tya, French79, Vince Watson et plus récemment à Molecule dont je viens de terminer un remix pour la sortie de son prochain album. En terme de collaboration pure et dure à l’écriture de morceaux, j’ai aussi eu la chance de pouvoir travailler avec quelques artistes sur mon premier album qui paraîtra début 2018… mais pour le moment c’est confidentiel.

DJ et producteur, tu commences le live en 2012-2013, finalement qu’est ce qui t’attire le plus entre les deux ? 

J’aime beaucoup les deux et ce sont des prestations complémentaires, c’est comme si tu me demandais de choisir entre deux de mes plats préférés.

Du côté de la production, comment travailles-tu ? Pourrais-tu nous décrire une journée typique? 

Je suis assez assidu en studio, et j’y passe la majorité de ma semaine du lundi au jeudi/vendredi, avant de partir jouer le weekend. Depuis deux années maintenant, j’ai un « vrai » studio. J’entends par là que je ne bosse plus chez moi mais je me rends au studio, ça change déjà pas mal la donne en terme de démarche. Perso, j’apprécie beaucoup.

Ma journée typique en studio dépends vraiment de ma « to do list ». Globalement, je priorise mon boulot en fonction des différents projets en cours et de leur dates de sortie. Ensuite, lorsque je suis dans des périodes plus calmes en terme de demandes de labels ou d’artistes, je bosse sur des démos ou je triture mes synthés pour créer de la matière que j’exploiterais ou non par la suite. J’écris aussi beaucoup de musique pour moi, que je n’enverrais probablement jamais à aucun labels.

Ton dernier EP « Momentum », sortit le 6 février 2017, semble bien plus sombre et mental que, par exemple, « Couleurs de Danse » que tu as sortit en 2015. La musique évolue tout comme notre vision d’elle, par quoi te sens-tu inspiré aujourd’hui? 

Je me suis toujours senti inspiré par un tas de trucs. Autant certains artistes excellent dans une branche hyper spécifique de la house ou de la techno, autant personnellement je n’aime pas trop « m’enfermer ». J’aime tellement d’artistes et de musiques différentes, que je suis inspiré par une tonne de trucs quand je suis derrière mes machines en studio. A mon sens, c’est finalement un peu ça qui m’attire dans mon métier d’artiste : être libre d’écrire la musique que je souhaite écrire à un moment donné et ne pas simplement répondre aux exigences d’une mode ou d’une norme, qui bien souvent rends les personnes « bankable » pendant une année ou deux, tout au plus!

Être DJ et producteur c’est aussi un peu vivre en avance sur son temps : dénicher les pépites avant les autres, innover, surprendre. Dans un futur pas si loin, 2030, comment verrais-tu l’évolution de la techno? 

La techno est une musique hyper cyclique, il suffit de voir la situation dans laquelle nous sommes depuis deux, trois ans avec le retour d’une musique hyper brute et épurée, voir industrielle. Pour la plupart des kids c’est tout nouveau, mais en fait des mecs comme Surgeon, Regis, Inigo Kennedy ou Jeff Mills jouaient déjà ce type de musique au début des années 2000, voir même avant!

C’est donc difficile de se projeter sur ce que sera notre musique dans plus de dix ans, mais une chose est sûre, le développement du hard et software change quand même beaucoup la donne en studio. Les techniques de production sont de plus en plus chirurgicales, carrément plus précises qu’il y a vingt ans! A l’époque, les mecs enregistraient quasiment leurs morceaux au cul des machines avec très peu de traitement, voir pas du tout. Sur un gros système son en soirée tu entends de suite la différence! L’évolution de notre musique passera donc principalement par l’évolution des outils mis à notre disposition, mais je pense qu’elle passera aussi par une évolution des mentalités des labels, mais ça c’est un autre sujet.

Début 2017, au mois de février, tu parlais dans une interview avec Techno Station d’un « album presque terminé » sur lequel tu aurais bossé plus d’un an. Aujourd’hui, où en est ce projet ? Des exclus à nous dévoiler sur tes projets futurs ? 

Oui exact, c’est un sacré chantier sur lequel je viens de passer plus de deux années de travail. Tout est presque finalisé, mais quand tu as une grosse dizaine de personnes qui bossent sur un projet de cette ampleur, les choses prennent du temps. J’ai préféré décaler la date de sortie de ce projet pour être certains de bosser avec les bonnes personnes, des personnes qui croient à ce premier album et qui en parleront justement. Aussi j’ai abordé rapidement le sujet quelques questions plus haut, mais j’ai collaboré avec des artistes dont l’agenda est très rempli, il a donc fallu être patient pour arriver à caler des sessions de studio ensemble, avancer et aboutir à des morceaux dont nous sommes tous satisfaits. En résumé, aujourd’hui j’ai le label, le distributeur, une attachée de presse et une nouvelle manageuse, le long format est bouclé et il représente 11 titres. Et vous n’allez pas trop tarder à en entendre parler, enfin j’espère! (hahaha)

Et enfin, pour finir, si tu avais un conseil a donner à un jeune/DJ producteur qui souhaite se lancer? 

Un conseil que je me suis toujours appliqué à moi même : prends du plaisir à composer ta musique, c’est important de croire en ce que tu fais au plus profond de toi même et surtout, soit patient!

Crédit photo : Jacob Khrist